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  • Victoria Afanasyeva

"Appel blanc" de l'UFCA, mai 1916

La création de l'Union des Françaises contre l'alcool au printemps 1916 est un événement fortement médiatisé grâce à une stratégie intelligente. L'association publie un appel qu'elle demande de reproduire dans la presse. Au recto, le feuillet demande "aux femmes de France" de s'unir et de combattre l'alcool. Par quels moyens ? Les indications sont données en petites lettres en bas du document : "Veuillez adresser l’appel ci-joint à un Député, Sénateur, Préfet, ou toute autre personnalité influente." En effet, au verso du feuillet se trouve un second texte, au titre plus long et plus revendicatif : "Appel pressant des Mères et des Femmes Françaises au Parlement et au Gouvernement Français". Celui-ci exige de tous les responsables politiques de "[sauver] la race française" et de "[délivrer] la France de l'alcool". En bas, trois champs pré-remplis invitent les femmes à les compléter et à envoyer le feuillet à un homme au pouvoir.


AUX FEMMES DE FRANCE

 

                  Françaises :

La Patrie nous demande les plus cruels sacrifices ;

Pour la défendre, nous donnons ce que nous avons de plus cher.

Nos maris, nos fils, nos frères, luttent et meurent pour elle.

 

SANS DÉFAILLANCE, nous acceptons ces épreuves, car nous avons la certitude QU’ELLES SAUVERONT LA FRANCE, que nos héros rendront

LA PATRIE PLUS GRANDE, PLUS BELLE, PLUS FORTE !

 

Mais l’Allemand n’est pas le seul ennemi,

 

À l’intérieur sévit un fléau puissant qui dégrade et qui tue : L’ALCOOL.

 

FEMMES FRANÇAISES, À l’œuvre : Bannissons-le du sol sacré,

Prêchons d’exemple,

Supprimons-le de nos foyers,

Combattons les préjugés,

Agissons auprès des pouvoirs publics.

 

UN DEVOIR ABSOLU S’IMPOSE À NOUS !

 

Devenues sœurs par l’angoisse et par la douleur,

Unissons-nous pour préparer cette AUTRE VICTOIRE :

                  LA FRANCE DÉLIVRÉE DE L’ALCOOL !

 

                                    Union des Françaises contre l’alcool

                                    (Affiliée à la Fédération de la Ligue nationale contre l’Alcoolisme),

 

Veuillez adresser l’appel ci-joint à un Député, Sénateur, Préfet, ou toute autre personnalité influente. Nous vous prions de le répandre dans la plus large mesure : on le trouve à notre Secrétariat, 28, Rue des Saints-Pères, tous les jours de 9 heures à midi. Écrire ou s’y adresser pour tous renseignements.


 

Appel pressant des Mères et des Femmes Françaises

Au Parlement et au Gouvernement Français

 

D’un cœur ferme, malgré les angoisses et les plus durs sacrifices, nous attendons avec certitude LA VICTOIRE.

Grâce à nos époux, à nos fils, à nos frères, la France sera délivrée du barbare envahisseur,

Grâce à vous, elle peut être délivrée du fléau intérieur : L’ALCOOL.

Assez de demi-mesures, assez de compromis, l’Alcoolisme continue ses ravages,

Vous devez en délivrer la PATRIE.

NOUS ATTENDONS DE VOUS LE GESTE LIBÉRATEUR :

L’abolition du privilège des bouilleurs de cru,

La suppression de l’alcool de consommation,

Le développement de l’emploi de l’alcool industriel.

Les intérêts privés doivent céder devant l’intérêt du Pays.

DES MILLIONS D’EXISTENCES SONT EN JEU :

La France a droit à la force physique et morale de tous ses enfants.

VOUS ÊTES RESPONSABLES DE SON AVENIR.

                                    L’HEURE EST UNIQUE.

DEMAIN, nos armées reviendront glorieuses.

DEMAIN, la famille sera reconstituée, nous donnerons des enfants à la France si cruellement éprouvée ; qu’ils ne soient pas les victimes de l’alcool !

                                    PROTÉGEZ-LES !

                  SAUVEZ LA RACE FRANÇAISE !

                  DÉLIVREZ LA FRANCE DE L’ALCOOL !

                                                                       Union des Françaises contre l’Alcool,

  28, Rue des Saints-Pères (École Normale des Ponts-et-Chaussées). – PARIS

 

Monsieur le

J’ai l’honneur de vous adresser cet appel en vous priant instamment d’y adhérer et de nous accorder votre appui pour réaliser le but patriotique que nous poursuivons.

Signature :

 

Adresse :

 

Ont adhéré à cet appel :  

Mme Avril de Ste-Croix, Présidente de l’œuvre Libératrice

Mme Alphen Salvador, Présidente de l’Association pour le Développement de l’Assistance aux Malades

Mme Emile Boutroux

Mlle Chaptal

Mme H.-M. Fay, de la Société antialcoolique la Croix-Blanche

Mlle Gourlet, Secrétaire du Syndicat des Sténo-Dactylographes (Bourse du Travail)

Mme Jusselin, Conseiller Prud’homme du Département de la Seine

Mme Kergomard, Inspectrice Générale au ministère de l’Instruction Publique

Mme la Générale Lavisse, de la Ligue Française

Mme la Générale Malleterre

Mme E. Matter, pour les Sociétés Françaises de Tempérance, la Croix Bleue, le Ruban Blanc, l’Espoir

Mme Mirman, de la Société « Pour nos Sœurs » Association de Bienfaisance à Nancy

Mme Mauger, Secrétaire de la Fédération des Amicales d’Institutrices

Mme Pérouse, Présidente de l’Union des Femmes de France (Croix-Rouge Française)

Mme Rollet de l’Association Protectrice de l’Enfance, la Tutélaire

Mme Jules Siegfried, Présidente du Conseil National des Femmes Françaises

Mme de Witt-Schlumberger, Présidente de l’Union Française pour le Suffrage des Femmes, etc. etc.




D'une part, nombre de périodiques ont reproduit l'appel intégralement ou en partie, ou du moins l'ont mentionné en présentant la nouvelle association qui est l'UFCA :

-      L’Éclair, 12 mai.

-      Journal du Loiret, 13 mai.

-      La Française, 13 mai.

-      Excelsior, 18 mai.

-      Journal des débats politiques et littéraires, 18 mai.

-      L’Action française, 18 mai.

-      L’Écho de Paris, 18 mai.

-      L’Humanité, 18 mai.

-      La Liberté, 18 mai.

-      Le Figaro, 18 mai.

-      Le Gaulois, 18 mai.

-      Le Radical, 18 mai.

-      Le Temps, 18 mai.

-      L’Éclair, 19 mai.

-      Le Siècle, 19 mai.

-      Courrier de Saône-et-Loire, 19 mai.

-      Paris-midi, 21 mai.

-      L’Ouest-éclair, 23 mai.

-      L’Homme libre, 24 mai.

-      Journal de la jeune fille, juin.

-      Revue chrétienne, juin.

-      Revue universitaire, juin.

-      L’Auto, 2 juin.

-      Mémorial de la Loire et de la Haute-Loire, 8 juin.

-      Express du Midi, 14 juin.

-      L’Indépendant du Tarn et Garonne, 17 juin.

-      Le Phare des Charentes, 29 juin.

-      L’Alarme, juillet.

-      Le Journal du Cher, 1er juillet.

-      Le Petit Troyen, 1er juillet.

-      Est républicain, 2 juillet.

-      Le Bonhomme limousin, 2 juillet.

-      Le Progrès de Loir-et-Cher, 7 juillet.

-      Le Volume, 8 juillet.

-      Le Courrier du dimanche (journal du protestantisme dans l'Afrique du Nord), 15 juillet. -      La Croix, 30 juillet. -      L'Écho du Centre, 1er août. -      L'Homme libre, 7 août.

-      Ouest-éclair, 13 août.

…la liste est ouverte.


D'autre part, les feuillets signés arrivent à destination, et on en trouve dans le Journal officiel et dans quelques archives départementales :

Le 11 juillet 1916, à la Chambre des députés, M. Lafferre, député de l’Hérault, a déposé des pétitions revêtues d’un grand nombre de signatures d’adhérentes à l’Union des Françaises contre l’alcool.

Le 4 octobre 1916, à la Chambre des députés, M. Jules Delahaye, député de Maine-et-Loire, a déposé, sur le bureau de la Chambre, des pétitions émanant d’un grand nombre d’habitants de Cholet (Maine-et-Loire), membres de « l’Union des Françaises contre l’alcool ». Le 27 novembre 1916, à la Chambre des députés, M. Navarre, député de la Seine, a déposé sur le bureau de la Chambre, une pétition de mères et de femmes contre l’alcool. […]

Ci-contre, "le tract […] reçu à la préfecture de Chartres le 20 octobre 1916" (AD28, 5M582).


AD28. Tract de l'UFCA reçu à la Préfecture de Chartres, octobre 1916.

Dans la Chambre des députés, les pétitions regroupées sont renvoyées au ministre des Finances dans le but de lui faire connaître "quels sentiments animent, à l'égard de l'alcool, les mères et les femmes françaises" : Pétition n° 729.

Des mères de famille et femmes françaises de Paris et du département de la Seine demandent que des mesures soient prises en vue de la lutte contre l’alcoolisme.

Pétition n° 744. (Déposée par M. Lafferre, député de l’Hérault).

Des mères de famille et femmes françaises du département de l’Hérault demandent l’adoption de mesures propres à organiser la lutte contre l’alcoolisme.

Pétition n° 773.

Des mères de famille et femmes françaises de divers départements demandent que des mesures soient prises en vue de la lutte contre l’alcoolisme.

Pétition n° 853. (Déposée par M. le marquis de Moustier, député du Doubs)

Des membres de l’union des françaises contre l’alcool, du département du Doubs, demandent que des mesures soient prises en vue de la lutte contre l’alcoolisme.

Pétition n° 863. (Déposée par M. Charles Benoist, député de la Seine).

Des habitants de l’arrondissement de Fougères (Ille-et-Vilaine), demandent que des mesures soient prises en vue de la lutte contre l’alcoolisme.

Pétition n° 864. (Déposée par M. Jules Delahaye, député de Maine-et-Loire).

Des habitants de l’arrondissement de Chelet (Maine-et-Loire) demandent que des mesures soient prises en vue de la lutte contre l’alcoolisme.

Ces pétitions ont été renvoyées le 24 décembre 1916 au Ministre des Finances, sur le rapport fait par M. Henri Schmidt au nom de la Commission de l’hygiène publique.


Le 12 janvier 1917, M. Guilloteaux a déposé sur le bureau du Sénat, une pétition de l’Union des Françaises contre l’alcool, 28, rue des Saints-Pères, à Paris. Un peu plus tard, M. Maurice Faure a déposé une pétition signée par un grand nombre de personnes de l’Union des Françaises contre l’alcool, originaires de Valence, Montélimar, Nyons, Die, Montmeyran, Chabeuil, Saillans, Dieulefit, etc. (Drôme)


Enfin, le 13 février 1917, le ministre des Finances répond aux députés :

Monsieur le Président,

Vous avez bien voulu me transmettre le 2 janvier dernier, conformément aux conclusions de la Commission de l'hygiène publique de la Chambre des Députés, les pétitions inscrites sous les n° 729, 744, 773, 853, 863 et 864, et formées par plusieurs groupes de l'Union française contre l'alcool.

Les signataires de ces pétitions réclament notamment l'abolition du privilège des bouilleurs de cru, et le développement de l'emploi de l'alcool industriel.

J'ai l'honneur de vous faire connaître que l'article 4 de la loi du 30 juin dernier a donné satisfaction aux pétitionnaires, en ce qui concerne l'abolition du privilège, puisqu'il a abrogé complètement la liberté de distiller que la législation antérieure accordait aux récoltants et n'a maintenu qu'une franchise viagère de 10 litres d'alcool pur à ceux qui justifient avoir bénéficié du privilège entre le 1er janvier 1910 et le 1er janvier 1916. L'article 4, il est vrai, n'est en vigueur que jusqu'à la fin de l'année de l'expiration des hostilités ; mais le maintien à titre définitif des dispositions relatives à la suppression du privilège ne paraît pas devoir rencontrer d'opposition sérieuse.

D'autre part, le projet de loi sur le régime général de l'alcool qui a été soumis à la Chambre des Députés par le Gouvernement contient des dispositions (art. 17) donnant à l'État le monopole de la dénaturation de l'alcool et de la vente de l'alcool dénaturé, dont le prix au détail serait fixé de cinq ans en cinq ans. Ces mesures, si elles sont adoptées, sont appelées à faciliter grandement le développement, dans notre pays, des emplois industriels de l'alcool.

Agréez, Monsieur le Président, l'assurance de ma très haute considération.

                 Le Ministre des Finances,

                 Signé : A. RIBOT.


…et le 26 février, une réponse quasi identique est donnée au Sénat :

Monsieur le Président,

Vous avez bien voulu me transmettre, le 31 janvier dernier, conformément aux conclusions de la 6e Commission du Sénat, une pétition inscrite sous le n° 86, formée par l’Union des Françaises contre l’alcool, de Lorient (Morbihan)

Les signataires de ces pétitions réclament notamment l’abolition du privilège des bouilleurs de cru et le développement de l’emploi de l’alcool industriel.

J’ai l’honneur de vous faire connaître que l’article 4 de la loi du 30 juin dernier a donné satisfaction aux pétitionnaires en ce qui concerne l’abolition du privilège puisqu’il a abrogé complètement la liberté de distille que la législation antérieure accordait aux récoltants et n’a maintenu qu’une franchise viagère de 10 litres d’alcool pur à ceux qui justifient avoir bénéficié du privilège entre le 1erjanvier 1910 et le 1er janvier 1916. L’article 4, il est vrai, n’est en vigueur que jusqu’à la fin de l’année de l’expiration des hostilités ; mais le maintien à titre définitif des dispositions relatives à la suppression du privilège ne paraît pas devoir rencontrer d’opposition sérieuse.

D’autre part, le projet de loi sur le régime général de l’alcool qui a été soumis à la Chambre des Députés par le Gouvernement, contient des dispositions (art. 17) donnant à l’état le monopole de la dénaturation de l’alcool et de la vente de l’alcool dénaturé, dont le prix au détail serait fixé de cinq en cinq ans. Ces mesures, si elles sont adoptées, sont appelées à faciliter grandement le développement, dans notre pays, des emplois industriels de l’alcool.

Agréez, Monsieur le Président, l’assurance de ma très haute considération.

Le Ministre des Finances,

Signé : A. RIBOT


 

Si aucune avancée législative n'est à signaler dans l'immédiat de la création de l'UFCA et de la diffusion de ce premier appel (appelé aussi "appel blanc", car imprimé sur du papier blanc), le but de se faire connaître auprès du pouvoir public, de la presse, des femmes, du reste du mouvement antialcoolique est définitivement rempli. Et la manifestation publique du 28 janvier 1917 en est une parfaite illustration.


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