• Victoria Afanasyeva

Une puissance moderne, 1902

Sculpture réalisée par Eugène Legrain (1837-1915), père de l'apôtre français de la tempérance.

"Une puissance moderne". Sculpture en plâtre, réalisée en 1902 par Eugène Legrain (1837-1915). Reproduction dans "L'Alcool", juin 1902, p. 95.

Eugène Legrain est sculpteur, employé aux travaux décoratifs de la Ville de Paris, chevalier de la Légion d'Honneur. Son fils Paul-Maurice Legrain (1860-1939) est l'apôtre de la tempérance en France, fondateur de l'Union Française Antialcoolique et figure principale du mouvement populaire contre l'alcoolisme.

Au Salon 1902 de la Société des artistes français, Eugène Legrain expose une sculpture intitulée "Une puissance moderne". Voici comment l'analysent les collègues antialcoolistes de Legrain-fils :

Une puissance moderne est un groupe en plâtre d'une rare puissance.

Au pied d'un comptoir de marchand de vins, un malheureux buveur est en proie à l'une des crises de folie ou de délire que provoque l'absorption de l'alcool. Sa femme, terrifiée, tente de le retenir dans ses bras pendant que debout, une fillette, leur enfant, pleure en contemplant ce triste spectacle.

Au second plan, le "zinc" couvert des innombrables bouteilles, distributrices de la maladie et de la mort avec le jeu de dés, instrument des tournées perfides, et au centre du comptoir, le seigneur du lieu, le marchand de vins, énorme, un vrai "engraissé de la sueur du peuple", celui-là, repoussant dans sa matérialité, indifférent il la douleur sortie de ses bouteilles, versant encore, versant toujours, le litre à la main, inconscient et féroce (La Tempérance, avril 1902, p. 147-148).


Or au Salon de 1902, l'œuvre est reléguée à l'extrémité de l'espace réservé aux sculptures, derrière un bosquet : "On [la] trouve, mais à condition de [la] chercher". C'est à l'automne 1903, que "Une puissance moderne" retrouve sa place d'honneur. Elle est le "clou" de l'Exposition antialcoolique organisée dans les salles de l'École de Médecine, à Paris, dans le cadre du Premier congrès national contre l'alcoolisme. "Si tragique dans sa beauté sereine, [elle] a fait l’admiration de tous les congressistes".


La sculpture d'Eugène Legrain a continué à vivre bien après ces deux expositions. Reproduite plusieurs fois sur les cartes postales par les soins du mouvement antialcoolique, elle a été vue par des milliers de personnes en France, mais aussi en Hongrie (voir l'image en bas à gauche ; cartes postales verticales trouvées sur Delcampe, cartes postales horizontales - ma collection).

Les supports reproduisant la sculpture photographiée de face offrent une nouvelle perspective d'analyse : jusqu'alors cachée par les corps, ressort, remarquable, l'inscription "absinthe" située sur un tonneau (?) au pied du comptoir :

Et voilà le drame expliqué : une crise d'épilepsie absinthique a foudroyé un être jeune, plein de force vive, qu'il pouvait employer pour le plus grand bien de la société et des siens (L'Alcool, juin 1902, p. 96).

Ainsi cette sculpture n'est-elle pas antialcoolique au sens large, dénonçant les méfaits de "l'alcool". En réalisant "Une puissance moderne", Eugène Legrain s'inscrit dans l'un des principaux combats du mouvement de la Belle Époque - la lutte contre l'absinthe.