• Victoria Afanasyeva

Meeting contre l'absinthe, Paris, juin 1907

Le vendredi 14 juin eut lieu au Trocadéro un meeting organisé par le journal le Matin contre l'absinthe. Quatre mille personnes se pressaient dans la vaste enceinte. (La Santé de la famille, 1907, août, p. 10).

Depuis sa constitution à la fin du XIXe siècle, le mouvement antialcoolique mène une offensive contre l'absinthe : cette boisson est régulièrement considérée comme mal absolu.

Au début de l'année 1907, la Ligue Nationale contre l'alcoolisme lance une grande campagne contre l'absinthe dans les pages de son mensuel. L'association publie notamment une compilation d'opinions anti-absinthiques émises par des personnalités médiatiques et politiques, sous le titre "L'Absinthe jugée par l'élite de la France". Des administrateurs des grands périodiques, des journalistes, des hommes et des femmes de lettres, des avocats y sont cités, comme Léon Daudet :

Je suis pour le vin contre l'absinthe, comme pour la tradition contre la révolution. (L'Étoile Bleue, 1907, mai, p. 6).

À l'exemple des militants suisses, qui viennent de déposer une pétition contre l'absinthe à la Chambre législative à Genève, les militants français commencent à recueillir des signatures en faveur de l'interdiction d'absinthe en France, à partir de janvier 1907. En juin, la pétition française recueille plus de 400.000 signatures (Le Matin, 14 juin 1907).


Le Matin, quotidien français qui soutient le mouvement antialcoolique ainsi que la lutte des femmes pour le suffrage universel, suit de près l'évolution de la situation en Suisse et en France, et décide, au printemps, de lancer sa propre campagne contre la "fée verte". Il commence par publier une brochure réunissant quelques articles sur le sujet, à l'attention des instituteurs et des officiers. Naviguant sur la vague de contestation anti-absinthique, le journal organise ensuite un grand meeting dans la salle des fêtes du Trocadéro, le vendredi 14 juin à 20h30.

La Une du "Matin", 15 juin 1907.

Après l'inauguration de la manifestation par La Marseillaise, douze hommes "éminents" prennent la parole pour dénoncer la boisson :

- Arsène d'Arsonval, médecin,

- Charles Dupuy, sénateur,

- Henri Schmidt, député,

- amiral Charles Bayle,

- Émile Cheysson, réformateur social,

- général Ludovic Garnier des Garets,

- Jacques Roubinovitch, médecin,

- Georges Séré de Rivières, magistrat,

- Jules Clarétie, écrivain,

- Henri-Robert, avocat,

- Hugues Le Roux, journaliste,

- Georges Barbey, avocat.


Au final, les participants émettent seulement un vœu :

Les citoyens, réunis au Trocadéro au nombre de 4.000, le 14 juin 1907, [...] demandent aux députés et sénateurs de la Seine de voter le projet de loi prohibant l'absinthe, conformément aux conclusions du rapport de M. Schmidt, député de Saint-Dié (Le Matin, 15 juin 1907).

La soirée est suivie des chants, d'une pièce de propagande et de projections pour illustrer les horreurs de la consommation d'absinthe.


Une militante antialcoolique, présente à la manifestation, se réjouit du succès du meeting et raconte ses impressions dans son journal, sans doute le soir même :

Le soir nous allons au Trocadéro au meeting anti-absinthique, 4.000 personnes. Grand succès. Mr Bourrette nous fait entrer, nous voyons beaucoup de connaissances. Que Dieu donne des résultats à tant de nobles efforts. Contre-manifestation insignifiante. Nous rentrons à 1h moins le quart par le métro. (Journal de Marie Poujol, 14 juin 1907).

En effet, comme le signale Marie Poujol, une contre-manifestation se tient juste devant le Palais du Trocadéro : celle-ci est organisée en soutien de l'absinthe. Par ailleurs, les discours des anti-absinthe sont parfois perturbés par les exclamations des défenseurs de la boisson, mais les contestataires sont vite maîtrisés.


Le meeting du Matin, tout comme sa pétition et, plus généralement, la campagne des militants antialcooliques, n'arrivent pas à inverser la donne et l'absinthe reste une boisson très consommée par toutes les couches de la population. Ce n'est qu'au début de l'année 1915 que sa production et sa consommation sont interdites, dans le contexte de la guerre.